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La peau: quelques études

par Lënda BOUNOUA, Psychologue

La peau, enveloppe extérieure du corps, est souvent considérée comme une barrière protectrice. Elle est aussi décrite comme un élément indispensable de notre identité, dans le sens où elle raconte nos expériences passées. Mais elle peut aussi être défaillante, handicapante, décevante parfois.

Dans l’article ci-dessous (voir lien), les manifestations et les comportements sur notre peau sont évoqués à travers plusieurs points de vues. Différents phénomènes sont décrits : les soins, les tatouages, l’automutilation, l’acné, les démangeaisons, le grattage ou encore l’expérience sensorielle unique que la peau permet.

Sans être exhaustif, cet article propose un aperçu de recherches d’envergure internationale sur la peau. Qu’il s’agisse d’études du champ de la Psychologie, de la Sociologie, de l’Anthropologie etc. La peau est en effet un objet d’étude important, au même titre que le corps, qui suscite questionnements et débats. Vous pourrez y trouver quelques références susceptibles de vous intéresser.

Référence électronique :

Lafrance M. (traduit par Deschamps G.), (2018). « Études de la peau : Survol de la recherche angloaméricaine contemporaine » [En ligne] La Peaulogie 1, mis en ligne le 01 juillet 2018, Cliquer ici pour lire larticle

Les mécanismes addictifs dans la dermatillomanie

de Blandine Prieur, Psychologue

Les comportements compulsifs ou répétitifs malgré les conséquences négatives, la perte de contrôle concernant le problème, les envies intenses en l’absence de comportement et le plaisir éprouvé pendant les comportements sont autant de caractéristiques communes à l’addiction et à la dermatillomanie.

Plusieurs auteurs ont fait l’hypothèse d’un processus de récompense perturbé qui pourrait sous tendre la dermatillomanie. Dans chaque phénomène addictif, on observe une diminution du plaisir ressenti tandis que le besoin du comportement augmente.

Dans le domaine des addictions, la théorie de la sensibilisation motivationnelle distingue deux mécanismes différents et agissant souvent en même temps mais avec des circuits neuronaux distincts :

  • « Liking » qui se rapporte au plaisir que le comportement addictif procure
  • « Wanting » qui désigne le fait d’avoir besoin de réaliser le comportement addictif

Ainsi, les sensations agréables (soulagement, excitation, satisfaction, …) ressentie au moment des comportements liés à la dermatillamanie, reflètent probablement la dimension de plaisir.

Au contraire, la perception d’événements internes tels que des souvenirs, des émotions, le toucher ou la vue d’une imperfection mais aussi les pulsions et les envies d’une récompense seraient davantage corrélés à la dimension de besoin.

De nombreuses personnes souffrant de dermatillomanie adoptent des rituels ou des habitudes avant, pendant et surtout après les excoriations (= l’ensemble des gestes liés aux comportements de la dermatillomanie tels que toucher, regarder et surtout gratter, triturer, frotter, percer, …).

Par exemple, des comportements comme scruter la peau retirée, la mâcher ou la manger s’ajouteraient à la récompense d’avoir retiré la peau et renforceraient les excoriations elles-même. Une exposition répétée à ces récompenses, en particulier chez les personnes vulnérables (en raison de leurs antécédents génétiques ou d’une exposition au stress), entraîne une sensibilisation durable des circuits neuronaux à l’origine du « manque ». Cette sensibilisation conduit à une hypersensibilité à la récompense et aux signaux associés, entraînant alors une recherche excessive de la récompense, une soif intense en réponse aux signaux qui la concernent et une propension à la rechute après l’abstinence.

En thérapie, l’objectif est donc à la fois d’agir sur les mécanismes de « liking » et de « wanting ». Dans les premiers temps, le fait de parler de la dermatillomanie à un professionnel peut entraîner de la honte, de la culpabilité et des regrets mais aussi une prise de conscience et une certaine élaboration des comportements, ce qui entraînera alors une diminution du plaisir ressenti à s’excorier. Le besoin du comportement quant à lui est indispensable à prendre en compte dans la prévention de la rechute. L’idée ici est d’apprendre de nouvelles techniques pour gérer les envies et activer le circuit de la récompense autrement qu’en s’excoriant.

Snorrason, I., Olafsson, R. P., Houghton, D. C., Woods, D. W., & Lee, H. J. (2015). ‘Wanting’ and ‘liking’ skin picking: A validation of the Skin Picking Reward Scale. Journal of behavioral addictions, 4(4).

Le contrôle

de Valeria Mascellani, Psychologue

La plupart des personnes qui souffrent de Dermatillomanie affirment avoir un très faible contrôle sur leur comportement de grattage. Elles se sentent dépassées et subissent leur impulsions sans pouvoir rien y faire (« C’est plus fort que moi », « Je n’arrive pas à m’arrêter »).  Le postulat central de la Thérapie Comportementale et Cognitive nous dit que même si nous ne pouvons pas contrôler nos pensées, nos émotions ou nos impulsions, nous avons le contrôle absolu de notre comportement. Par conséquent, même si nous avons l’impression d’avoir un très faible contrôle, la manière de répondre à nos impulsions de grattage ne dépend  que de notre choix.  

Les habitudes peuvent être modifiées. Nous pouvons choisir de répondre différemment à l’envie pressante de gratter la peau. Bien sûr, il faut dire que devenir capable de changer son comportement demande beaucoup de travail et d’effort. Cela peut être un défi quotidien et rester difficile par moment, voire entraîner des rechutes. Le parcours du changement n’est jamais une ligne droite qui monte vers le haut, mais plutôt un parcours en boucles avec des hauts et des bas.

Pour devenir capable de changer son comportement, il faut d’abord apprendre à reconnaître les déclencheurs, c’est-à-dire les situations ou les ressentis qui déclenchent l’envie de gratter (il s’agit principalement d’émotions inconfortables comme l’anxiété, l’angoisse, l’ennui, la honte, le dégoût pour soi…) et apprendre à choisir un’ autre réponse, moins destructive.

Au lieu de gratter la peau, nous pouvons choisir de réagir à nos états internes avec des gestes plus sains et positifs comme par exemple la méditation, la relaxation ou des activités alternatives qui occupent les mains. Il n’y a pas une seule et même recette pour tout le monde, chacun est diffèrent et cela peut prendre du temps avant de découvrir ce qui marche bien pour soi.

Rester patient et mettre en place des comportements alternatifs en réponse aux impulsions de grattage, est une compétence très précieuse pour apprendre à gérer plus sainement l’impulsion de gratter sur le long terme.

Conseil de self-help : faire la liste de tous les déclencheurs pour s’entraîner à bien les reconnaître. Ensuite, faire la liste de tous les comportements alternatifs que l’on pourrait faire au lieu de gratter la peau (dessiner, faire la vaisselle, faire un soin, se relaxer…la liste peut être longue et variée et ça peut prendre du temps avant d’identifier ce qui marche bien pour soi, ne vous découragez pas !)

Dermatillomanie: Impulsion ou Compulsion?

De Gaëlle Lhomme, psychologue clinicienne.

Comment comprendre les Comportements Répétitifs centrés sur le Corps ? 


Relèvent-ils d’un trouble obsessionnel compulsif (TOC), de l’anxiété, d’une mauvaise habitude ? La compréhension du processus qui sous-tend le comportement répétitif est un élément essentiel de la thérapie.

Dans le manuel diagnostique des troubles mentaux DSM-IV, paru en 1952 et révisé en 2000, la trichotillomanie était répertoriée dans les troubles du contrôle des impulsions avec la pyromanie, le jeu compulsif et la kleptomanie. La dermatillomanie n’était pas répertoriée à l’époque. On retrouve en effet toujours une coloration d’impulsivité dans les CRCC tels que la Trichotillomanie, la Dermatillomanie, l’onychophagie et d’autres CRCC. L’impulsivité étant définie comme une action apparaissant sans avoir été planifiée et sans prise en considération de ses conséquences. Beaucoup de patients disent ne pas avoir conscience de commencer le geste qui se déroule la plupart du temps de manière automatique.

Néanmoins, notre expérience clinique nous a montré que les CRCC sont souvent beaucoup plus complexes que de simples impulsions. La majorité des personnes souffrant de CRCC ont en fait des pensées obsessionnelles en lien avec le comportement. Le trouble de dermatillomanie  a d’ailleurs fait son apparition dans la DSM V, en 2013, dans la rubrique des Troubles Obsessionnels Compulsifs ou l’on retrouve aussi la Trichotillomanie.

Les CRCC sont-ils des TOC ?

Le TOC est caractérisé par des pensées obsessionnelles génératrices d’anxiété. Des compulsions ou rituels sont réalisés par le patient pour tenter de réduire l’anxiété.

Dans les CRCC, on observe des différences avec la description habituellement partagée des TOC. Premièrement, on ne retrouve pas toujours de pensées obsessionnelles en lien avec les compulsions.  Par exemple, les patients ne pensent pas « si je ne me gratte pas le peau ou ne tire pas mes cheveux, il va se passer une catastrophe ». Deuxièmement, les patients ne rapportent pas tous une réduction de l’anxiété au moment ou ils réalisent leur rituel. Certains même sont très contrariés de devoir obéir à leur compulsion.

En dépit de ces différences, il y a de fortes similarités entre TOC et CRCC. Premièrement, les deux impliquent des actions répétées qui ont des conséquences néfastes pour la personne. Deuxièmement, plus d’un tiers des patients rapportent des croyances au sujet de leur peau ou de leurs cheveux qui semblent de nature « obsessionnelle », par exemple une recherche d’éliminations des imperfections dans le but d’avoir une peau parfaite. Ici, le rituel se fera en réponse à une pensée intrusive du type « ma peau doit être parfaite », « je ne peux pas tolérer d’avoir une trace, une croute, un point, … », « je ne peux pas m’en empêcher, il est impossible de ne pas le faire ».

Au début de la thérapie, les pensées intrusives ne sont pas toujours identifiées mais un clinicien averti repérera assez facilement le risque (ou la peur) dont le patient cherche à se protéger. Il retrouva alors souvent le thème de la peur du jugement, du rejet ou de l’échec.

Comment ses considérations impactent-elles la prise en charge ?

Chaque problématique de patient souffrant de CRCC est unique et doit faire l’objet d’une analyse. Les praticiens des TCC réaliseront des analyses fonctionnelles qui seront articulées avec l’anamnèse. Ainsi, la dimension fonctionnelle du trouble sera différente pour chaque patient et donnera lieu à une prise en charge adaptée et donc unique pour chacun. En fonction de la nature plus ou moins impulsive ou compulsive du trouble, le thérapeute débutera la thérapie par l’entrainement au renversement des habitudes ou bien l’exposition avec prévention de la réponse. Dans tous les cas, par l’apprentissage de gestes contradictoires ou par les exercices d’exposition aux situations évitées auparavant, le travail visera à un apprentissage de nouvelles façons de réagir à l’anxiété afin qu’elle ne contrôle plus la vie du patient.

Les sensations corporelles dans la dermatillomanie

de Blandine Prieur, Psychologue

La régulation des émotions est l’une des fonctions les plus étudiées dans les recherches sur la dermatillomanie. Or, des explorations récentes suggèrent que les excoriations (comportements de grattage ou triturage de la peau) auraient également un rôle dans la régulation des sensations corporelles.

Nous pouvons identifier plusieurs causes à ce phénomène. Tout d’abord, la peau est aisément accessible et très innervée, ce qui la rend facile à solliciter. De plus, elle présente de nombreuses caractéristiques permettant d’activer le sens du toucher (par exemple : des reliefs, des parties rugueuses, dures, plus ou moins lisses, …).

Selon les dernières données scientifiques, les difficultés dans la régulation des sensations corporelles des dermatillomanes seraient liées à une hypersensibilité sensorielle et une intolérance aux stimuli intenses, tant internes qu’externes ; ils cherchent, à travers leurs comportements, à les éviter.

Il semblerait que, dans la dermatillomanie, les sensations corporelles générées par les excoriations permettent à la fois de se stimuler dans les situations d’ennui et de se soustraire en cas d’événement désagréable (pensées, émotions, environnement). Les stimulations au niveau de la peau seraient alors une stratégie pour réduire l’état de tension, qu’il soit perçu comme anormalement bas en cas d’ennui, ou surélevé en cas d’anxiété.

Chez tout un chacun, les excoriations focalisent l’attention sur des sensations corporelles. Pour les personnes souffrant de dermatillomanie, ces comportements sont souvent ressentis comme agréables, voire soulageants, bien qu’ils puissent sembler douloureux aux yeux des autres. Ainsi, lors des crises de grattage ou de triturage, les pensées et les émotions sont mises en veille et un état de semi-conscience, quasi hypnotique se met en place.

Ces résultats entraînent de nouvelles implications thérapeutiques intéressantes. Certaines approches utilisent des stratégies d’adaptation pour satisfaire les besoins sensoriels liés à la survenue d’excoriations. Par exemple, il peut être conseillé de réaliser un gommage, de mettre de la crème ou encore d’éclater du papier bulle afin de répondre aux sensations corporelles sans engendrer de lésions dues aux excoriations. Cependant, les thérapies utilisées actuellement restent peu portées sur l’amélioration de la régulation des stimuli sensoriels.

En thérapie centrée sur la dermatillomanie, la méditation de pleine conscience serait pertinente. En effet, elle permet de focaliser son attention sur l’ensemble des sensations corporelles dans l’ici et le maintenant, sans porter de jugement et avec bienveillance. Ainsi des exercices centrés sur la respiration ou sur les points de contact du corps avec l’environnement permettraient d’améliorer la régulation des stimuli.

La thérapie cognitivo-psychophysiologique d’O’Connor utilisée pour les troubles involontaires compulsifs (TIC) semble également être un complément prometteur aux approches habituellement utilisées. Cette technique vise l’activation sensorimotrice avant même l’apparition des excoriations. Elle vise une prise de conscience des sensations corporelles, une modification de la planification les comportements et une restructuration cognitive des systèmes de croyances liés aux stimulations sensorielles.

Houghton, D., Alexander, J., Bauer, C., Woods, D. (2018) Abnormal perceptual sensitivity in body-focused repetitive behaviors, Comprehensive Psychiatry (82), 45-52.