Les émotions et la dermatillomanie

De Carla De Sousa, Psychologue.

Les émotions sont des états automatiques et spontanés (de quelques secondes à quelques minutes), provoqués par un stimulus ou par une situation spécifique (ex : je suis heureuse parce que je pars en vacances). Elles induisent différentes manifestations (biologiques, expressives et comportementales).

Les personnes souffrant de dermatillomanie présentent des difficultés dans la régulation et l’identification des émotions. L’identification de ses propres émotions est essentielle pour l’adaptation de l’être humain dans son environnement. L’émotion informe l’individu sur la réalisation de ses objectifs, sur la satisfaction de ses besoins. L’émotion est toujours porteur d’un message. Les recherches ont montré que le déficit dans l’identification des émotions pourrait conduire à un déficit dans la régulation des émotions. La dermatillomanie est une façon de se soulager de ses émotions désagréables, les personnes recherchent à anesthésier, à éviter, à supprimer, leurs émotions par le comportement de triturage et de grattage de la peau.

C’est pourquoi, aborder les émotions, est une notion essentielle pour soigner la dermatillomanie.

Comment identifier ses émotions ?

– A partir des cognitions : identifier ces pensées peut faciliter l’identification des émotions. Ce sont ces pensées, c’est à dire l’évaluation cognitive entourant un événement, qui induisent l’émotion. C’est l’évaluation cognitive de l’événement qui produit une émotion spécifique et c’est ce qui explique que deux individus puissent ressentir des émotions différentes en réponse à une situation identique.

Ex : « la manière dont il se comporte à mon égard est injuste » (pensées) peut faciliter l’identification des émotions (ex : la colère)

– A partir des modifications biologiques : les émotions sont accompagnées de modifications physiologiques. La peur est caractérisée par une accélération du rythme cardiaque et de la respiration visant à augmenter l’approvisionnement de sang dans le cœur et le cerveau pour pouvoir fuir.

La colère se caractérise par des bouffées de chaleur, une accélération du rythme cardiaque.

En revanche, il n’existe pas de réponses physiologiques spécifiques à chaque émotion.

– A partir des comportements: Identifier les comportements peuvent aider à identifier les émotions. Chaque émotion incite à agir d’une certaine manière (ex : fuir dans le cas de la peur, frapper dans le cas de la colère, rire dans le cas de la joie).

Ainsi, ces différentes dimensions (cognitions, sensations physiologiques, comportements) peuvent être vues comme des portes d’entrer pour vous aider à identifier les différents états émotionnels dans lesquels vous vous trouvez.

Avant d’apprendre à réguler ses émotions, il est important dans un premier temps d’apprendre à les identifier.

Les pensées typiques du cycle de la dermatillomanie

de Valeria Mascellani, Psychologue

Dans la routine d’une personne souffrant de Dermatillomanie, au-delà des comportements observables de vérification, grattage ou triturage de la peau, on peut également repérer des « comportements couverts ». Par comportements couverts on entend les pensées qui se manifestent automatiquement dans l’esprit de la personne. L’observation de ces pensées fait apparaitre des étapes qui se succèdent de manière cyclique.

Si vous observez vos pensées, vous verrez les trois phases suivantes se succéder en boucle :

PHASE ANTICIPATOIRE – la préparation

Pendant cette phase vous êtes généralement ailleurs que chez vous (au travail, à l’école, dans la voiture …) et vous commencez à anticiper le moment où vous serez tranquille pour vous gratter. Les pensées caractéristiques de cette phase sont les pensées anticipatoires. Vous pouvez par exemple repérer une imperfection et vous dire « Ah vivement ce soir, quand je serai chez moi je pourrai l’enlever ! ». Ces pensées renforcent l’envie de vous retrouver seul/e dans votre salle de bain pour vous abandonner à une séance de grattage. Les pensées anticipatoires peuvent aussi vous faire la promesse d’un soulagement. Elles peuvent vous faire croire que vous vous sentirez mieux dès que vous pourrez vous débarrasser de cette imperfection qui vous dérange autant (« quand je pourrai enfin l’enlever je me sentirai mieux ! »). C’est donc très logique de les croire.

Arrivé/e chez vous, vous pourrez observer un deuxième type de pensées, les pensées permissives. Les pensées permissives, comme leur nom l’indique, vous donnent la permission de gratter. Ces pensées sont des tentatives d’auto manipulation que l’on se dit pour banaliser l’impact de nos actions, baisser la garde et aller devant le miroir pour commencer à gratter. On peut se dire par exemple : « Je vais gratter juste une fois », « je vais enlever juste celui-là et après je ne toucherai plus », « là j’en ai vraiment besoin !», « Ça fait longtemps que je n’ai pas touché, je le mérite…».

Ces pensées vous ouvrent la porte, en vous donnant la permission de commencer…

PHASE 1 – le démarrage prometteur

Ensuite vous vous retrouvez devant le miroir en ayant eu la permission de commencer à toucher votre peau…et la séance commence.

Lors de cette étape, vous commencez à vous regarder de près. Des pensées excessivement négatives, parfois perfectionnistes sur votre peau, commencent à se manifester : « regarde-moi ce bouton, c’est dégoutant, je ne peux pas le laisser là ! », «  il faut que ma peau soit lisse ! » , « je ne peux pas laisser cette marque ! », « il faut que je sois parfaite ! »

Vous commencez alors à triturer, enlever, percer….

A ce moment précis, vous n’avez pas conscience des conséquences néfastes que ces actions auront à la fin, ce qui vous importe ici c’est de corriger toutes les imperfections que vous voyez et même celles qui ne se voient pas. Ce qui motive vos actions, est l’envie de vous faire du bien, d’améliorer votre peau et la rendre plus jolie en enlevant toutes les imperfections. La Dermatillomanie ce n’est pas de l’automutilation comme certains pensent, c’est une véritable stratégie de correction pour devenir parfait.

En cet instant même, votre cerveau est capable de vous occulter toutes les lésions et les conséquences néfastes qui surgiront après la crise de grattage. A ce stade vous n’avez simplement pas accès à ces informations.

Un sentiment de perte de la notion du temps – assez caractéristique de cette étape – surgit juste après avoir commencé à triturer la peau. Il s’agit d’un « état dissociatif », vous êtes ailleurs, comme hypnotisé(e). Pendant ce temps vous ressassez généralement les événements de la journée ou d’autres événements que vous avez vécus. Cet état de dissociation hypnotique est assez ressourçant pour le cerveau et nourrit le sentiment de soulagement que vous ressentez pendant une crise de grattage. Le temps passe, vous vous en rendez pas compte, et le grattage peut durer des heures…

PHASE 2 – la descente

La fin de l’état dissociatif coïncide avec l’arrivée d’un stade très douloureux. Arrivé à cette étape, vous prenez conscience des dégâts. C’est le stade de la descente. Ce n’est que maintenant que vous pouvez voir les lésions, les boursouflures, et les marques qui sont encore plus visibles et inesthétiques des « imperfections » que vous avez voulu enlever…en ce moment on s’en veut, on a honte, on se sent coupable et on est vraiment malheureux(se)….On se promet de plus jamais toucher, de ne plus jamais se mettre dans un état pareil, on ne comprend pas comment on a pu en arriver là, encore une fois…

Pourtant, une nouvelle phase anticipatoire recommence, vous amène à démarrer une nouvelle séance de grattage, à revivre la promesse d’avoir une peau lisse et puis à nouveau à redescendre à la douleur de la phase 2….

Dans le chemin de la guérison, il est très important de prendre conscience des pensées qui se déroulent dans votre esprit et des émotions qui les accompagnent. Apprendre à observer ce qui se passe en vous est le début du changement.

Création de l’Alliance Francophone des CRCC (AFCRCC)

ADOLESCENT WITH MIRROR

En Septembre 2018, L’alliance Francophone des CRCC (AFCRCC) est fondée par la psychologue clinicienne Alexandra Lecart afin de faire avancer la recherche et le soin thérapeutique sur les CRCC à travers les pays francophones du monde. Elle célébrera notamment la semaine internationale des CRCC (BFRB’s week awareness) du 1er au 7 Octobre… Pour plus d’informations : cliquer ici